le Lundi 16 février 2026
le Lundi 16 février 2026 9:52 Non classé

Un paysage qui respire à nouveau

The Oasis (2026) de la peintre Joanne Cole. — Joanne Cole
The Oasis (2026) de la peintre Joanne Cole.
Joanne Cole

L’été dernier, les habitants de la province ont goûté à la brûlure des feux. Ils ont été témoins de l’intensité des flammes, ravageuses, impitoyables, aveugles. Ils ont vu leurs milieux de vie (ou ceux de leurs concitoyens) dévastés. Le feu de Kingston, qui a sévi à Conception Bay North, a détruit plus de 200 structures: maisons, hangars ou cabines, locaux commerciaux, les théâtres modestes de la vie ordinaire.

Un paysage qui respire à nouveau
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Parmi ces structures se trouvait le studio de l’artiste visuelle Joanne Cole. Peintures, dessins, ébauches, journaux, matériaux, une chaise berçante ayant appartenu à sa grand-mère, tout cela fut avalé par la gueule béante du feu.

Cole s’était installée à Conception Bay North en 2022, fascinée par les paysages, par les formations géologiques parfois alambiquées ou en apparence désorganisées de la région, par la variation des couleurs des mélèzes au rythme des saisons. Sa page Facebook servait ainsi de catalogue de ces formes et de ces couleurs rapaillées au cours des randonnées d’observation de la peintre et restituées par ses peintures, ses dessins ou ses photographies.

Or ces paysages, ces formes et ces couleurs ont été radicalement «altérés» par le passage des feux. Et depuis ce passage, la page Facebook de Cole est devenue un lieu d’archives de ce que ce territoire a été. Sans le savoir peut-être, l’artiste avait élaboré une modeste, mais véritable histoire visuelle de la région, et en devenait une des gardiennes.

Après les incendies, Cole s’est rapidement remise à l’ouvrage : se promener, observer, dessiner, peindre ou photographier. Ses premiers dessins sont constitués de lignes verticales, tracées à l’encre noire, qui font voir un paysage d’arbres brûlés et frêles, autant de spectres qui se tiennent malgré tout debout. Ses premières aquarelles mettent en scène une assemblée de mélèzes aux formes nerveuses; et le ciel est, quant à lui, peint avec un jaune vert presque maladif. Comme si le paysage lui-même tentait d’exprimer sa propre douleur, sa nausée d’avoir été ravagé. 

Cole, en commentant ces premières images, nomme certes la tristesse qui l’habite en voyant ces paysages désolés, qui diffèrent désormais de ce qu’ils ont été. Et on pourrait alors se dire que ces quelques œuvres sont les expressions visibles de la tristesse de la peintre; on pourrait penser que cette dernière espère rendre présent, sur un mode mélancolique, ce qui n’est plus, ce qui a été perdu – comme si, dans les dessins de Cole, résonnaient les mots de Tobi Shotayo: «Les oiseaux ne chantent plus ici/Plus maintenant/Notre âme est trop désolée/Notre terre, désespérée/Et même les chants des oiseaux/Le silence a pris leur place».

Or la tristesse de Cole ne suppose, de fait, aucun désespoir. Loin de succomber à la pesanteur, elle se laisse bien plutôt emporter par la fascination, ou mieux, l’émerveillement. On pourrait dire que la tristesse de l’artiste «tombe vers le haut»; qu’elle est traversée par la légèreté et la magie.

Car rapidement, Cole devient sensible à la magie de la vie, qui reprend ses droits sacrés sur la désolation. Ses photographies, prises durant l’une ou l’autre de ses randonnées, rendent visibles les couleurs, vulnérables, mais puissantes, d’une végétation qui refait surface, qui compose une nouvelle surface, comme on compose un chant nouveau.

Les pérégrinations de Cole l’amènent aussi à constater que les flammes, en dévorant la végétation à laquelle son regard s’était habitué, ont déterré des arbres, tordus et mystérieux, reposant sur des autels de pierre «erratiques»; comme si le feu avait révélé les vestiges d’un sacrifice, le lieu secret et sacré d’un rituel plus ancien que la mémoire des plantes.

Le quotidien de l’artiste s’organise ainsi autour de ces éclaircies de magie et de mystère, des oasis qui rappellent la perception magique du monde de l’enfant pour qui une poupée parle, une ombre a des yeux qui fixent et un placard est une porte ouvrant sur un désert sans fin à explorer. 

Cet art patient et insistant de l’attention peut sembler dérisoire lorsqu’on le compare à l’immensité des bouleversements climatiques que nous commençons à peine à vivre, et dont nous commençons à peine à prendre conscience; dérisoire également face à la pesanteur de la tâche qui est la nôtre: transformer radicalement nos formes de vivre. Or, l’attention dérisoire et anecdotique de Cole participe d’une forme de vie exemplaire et déterminante.

D’une part, son travail d’observation lui permet de ne pas sombrer dans un état de désolation intérieure qui paralyse trop facilement l’âme autant que la volonté. Cole devient ainsi témoin de la «magie et des miracles» d’un paysage qui, au-delà de sa dévastation, est animé par des potentialités insoupçonnées de vie; comme si la vie hantait heureusement la mort brûlée. L’artiste nomme cette heureuse hantise regrowth, recroissance, repousse, revivification.

D’autre part, par sa pratique artistique, Cole entretient un rapport au monde qui s’oppose radicalement à la relation extractive qui a contribué à la multiplication des événements climatiques qui dérèglent et fragilisent les vies tant humaines que non-humaines.

Contrairement à la volonté de puissance capitaliste qui voit le monde comme un objet susceptible d’être dominé, exploité et usé, Cole entretient une volonté qu’on pourrait dire d’impuissance, ou en tout cas, de non-intervention. Elle refuse d’intervenir, de transformer son bout de monde. Elle refuse d’entreprendre un quelconque travail de réparation ou de guérison de ce paysage, donc de croire que le monde a besoin d’être guéri ou sauvé par nous. Elle laisse ce bout du monde advenir, l’oreille tendue, afin d’entendre, à nouveau, le chant des oiseaux.

Afin d’imaginer et d’inspirer la radicale et nécessaire transformation de nos formes de vie, peut-être faut-il tourner le regard vers l’humilité attentive et anecdotique d’une artiste qui a goûté au bonheur de l’errance dans un paysage qui réapprend à respirer.