le Vendredi 20 février 2026
le Vendredi 20 février 2026 14:20 Politique

Iran: ce qu’il faut savoir

  Sajad Nori (Unsplash)
Sajad Nori (Unsplash)

Le 14 février a marqué une journée mondiale de solidarité avec les Iraniens, avec environ 400 personnes rassemblées devant l'hôtel de ville de la capitale avec des drapeaux, des pancartes et des chants contre la brutalité du régime, tandis que le gouvernement canadien impose des sanctions. Perspectives d'une Iranienne installée à St. John's.

Iran: ce qu’il faut savoir
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Liz Fagan (LF): Que se passe-t-il en Iran?

Pour décrire la situation actuelle en Iran, il est essentiel de la replacer dans une perspective historique plus large. Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas un événement isolé, mais s’inscrit dans une longue continuité de résistance de la société iranienne face à la République islamique depuis les années 1980.

L’histoire récente de l’Iran est marquée par une succession de répressions sévères: les exécutions massives de prisonniers politiques en 1988, la violente répression du mouvement étudiant à Téhéran en 1999, les assassinats ciblés d’écrivains et d’intellectuels dans les années 1990, puis le Mouvement vert de 2009 — l’un des soulèvements les plus pacifiques depuis la révolution de 1979 – écrasé en 2010, avec ses dirigeants toujours assignés à résidence à ce jour.

Ce schéma s’est répété lors des manifestations de 2017–2018 et de 2019–2020. Puis est venu, en 2022, le mouvement «Femme, Vie, Liberté», sans doute le plus humaniste et transformateur, qui a directement remis en question des siècles de patriarcat imposé. Lui aussi a été violemment réprimé, laissant derrière lui des milliers de victimes, de détenus et d’exilés.

Après plus de quatre décennies sous un système totalitaire, la société iranienne a payé un prix immense pour toute tentative d’organisation civile. Chaque revendication de liberté a été accueillie par la répression, justifiée tantôt au nom de la religion, tantôt sous le prétexte de la lutte contre l’impérialisme.

Dans ce contexte, et en l’absence quasi totale d’institutions civiles indépendantes – largement détruites par l’État – une nouvelle vague de manifestations a commencé à la fin de l’année 2025. Des petites villes aux grandes métropoles, des rassemblements ont éclaté dans tout le pays. Initialement motivées par une crise économique profonde, alimentée par la corruption systémique et des années de sanctions, ces protestations se sont rapidement transformées en une contestation radicale de l’ensemble du régime.

Les manifestants ont dénoncé ouvertement la dictature du Guide suprême, Ali Khamenei, et certains ont appelé Reza Pahlavi, le fils du dernier Shah d’Iran, à jouer un rôle politique. Ce phénomène peut sembler déroutant pour un public occidental, mais il témoigne avant tout de l’ampleur du désespoir et de la recherche d’alternatives au système actuel.

La réponse de l’État a été une répression massive, impliquant non seulement les forces de police, mais aussi le Corps des gardiens de la révolution islamique. Les chiffres concernant les victimes restent contestés, les données officielles divergeant fortement des estimations d’organisations indépendantes de défense des droits de la personne. Un expert des Nations Unies a d’ailleurs signalé des crimes contre l’humanité et que le nombre de morts augmente.

À la suite de cette répression, l’accès à Internet a été largement coupé, limitant considérablement la circulation de l’information. Aujourd’hui encore, les nouvelles provenant de l’intérieur du pays sont rares et fragmentaires.

Enfin, cette situation a provoqué une mobilisation importante de la diaspora iranienne à travers le monde – au Canada, en Europe, aux États-Unis et ailleurs – afin de dénoncer la violence, la censure et de demander une attention internationale soutenue sur ce qui se passe actuellement en Iran.

(LF): Qu’est-ce que ça fait d’observer la situation en Iran depuis Terre-Neuve?

Ce n’est pas facile. C’est un sentiment partagé par beaucoup d’Iraniens. Il s’agit d’une réaction psychologique liée à un profond sentiment d’impuissance. Beaucoup d’Iraniens que je connais, qui vivent à l’étranger, partagent ce même sentiment et se demandent pourquoi nous sommes en vie alors que d’autres compatriotes, surtout des jeunes, sont partis ou sont décédés.

Mais il y a aussi un deuxième sentiment que j’exprime, comme beaucoup d’autres: celui de devoir faire quelque chose. Surtout après que le régime islamique ait coupé l’accès à Internet en Iran, de nombreux Iraniens de la diaspora ont ressenti qu’ils devaient devenir la voix censurée des personnes à l’intérieur du pays.

Je dirais donc que c’est un mélange complexe de sentiments: à la fois une profonde impuissance et, en même temps, une forme d’espoir triste – l’espoir que l’évolution en Iran soit possible et que nous puissions, d’une manière ou d’une autre, contribuer à ce changement.

Un autre sentiment très important, vécu par les Iraniens partout dans le monde, est le choc immense face à la brutalité imposée par le régime à sa propre population. Les images que nous avons reçues, et que nous continuons de recevoir, sont extrêmement choquantes. Je peux dire que cela ressemble à une autre forme de tragédie humaine, et je n’exagère pas.

Pour les Iraniens de la diaspora comme moi, la vie est aujourd’hui partagée entre deux réalités: d’un côté, la vie quotidienne dans les pays où nous vivons – nous travaillons, nous étudions, nous mangeons, nous dormons – et de l’autre, les réseaux sociaux, comme Facebook et Instagram, que nous suivons presque chaque minute pour avoir des nouvelles de l’Iran.

(LF): Qu’aimeriez-vous que les gens sachent?

J’aimerais surtout faire comprendre la réalité complexe de l’Iran qui mérite d’être expliquée.

La révolution islamique de 1979 a souvent été perçue, à l’extérieur, comme faisant partie d’une vague d’islamisme anticolonial, anti-occidental et anti-capitaliste. Pourtant, la réalité vécue dans les rues de l’Iran – surtout depuis les années 1990 – est très différente. Les Iraniens font face à un régime dictatorial qui instrumentalise le discours anti-impérialiste pour se maintenir au pouvoir et pour soutenir des groupes armés régionaux, comme le Hezbollah, le Hamas ou les Houthis.

Dans ce contexte, certains mouvements de gauche propalestiniens en Occident perçoivent les soulèvements iraniens contre la République islamique à travers un prisme géopolitique qui les rapproche, à tort, d’un discours opposé à la cause palestinienne. Cela contribue à un silence troublant de la part de nombreux militants des droits humains au Canada, surtout si l’on compare cette absence de mobilisation à l’engagement – que je soutiens personnellement – en faveur du peuple palestinien.

Ce qui se passe en Iran dépasse largement toute lecture idéologique. L’ampleur des violences et du nombre de personnes tuées constitue une tragédie humaine majeure. Indépendamment de toute position politique, c’est une question profondément humaine qui exige une reconnaissance claire et une condamnation forte.

Note de la rédaction:

Le Gaboteur a permis à notre intervenante de rester anonyme pour des raisons de sécurité concernant sa famille, qui vit encore en Iran.

Lexique franco-iranien

Ayant suivi des cours de français en Iran et effectué des recherches doctorales en France, la résidente de St. John’s partage son expérience avec la langue de Molière et met en évidence des similitudes avec sa langue maternelle. Pour elle, le français est «un héritage culturel profondément ancré et très valorisé par de nombreux Iraniens».

Elle illustre son propos en racontant une histoire personnelle.

«J’avais une professeure française quand j’étais en Iran. Elle était mariée à un homme iranien et était partie pour l’Iran avec lui. Une fois, elle et son mari sont allés chez un médecin iranien qui n’était pas très gentil. Alors, elle a dit en français à son mari: «Oh, il est charlatan!» Charlatan est un mot qu’on utilise exactement de la même manière en persan pour indiquer quelqu’un qui n’est pas honnête ou gentil. Elle m’a raconté que son mari n’a rien dit, mais a complètement rougi.»

De nombreux mots français d’origine persane (également appelé farsi) existent, tels que caravane, caviar, échec, épinard, lilas, nénuphar, pyjama.

Mot en français Mot persan Prononciation
abat-jour آباژور ābāžur
abonnement آبونمان ābonémān
allergie آلرژی ālerži
blouse بلوز boluz
boulevard بلوار bolvār
budget بودجه budžé
merci مرسی mersi