«Moi, j’avais 13 ans. Mon frère, 14 ans et demi. Quand mon père s’est aperçu qu’on voulait plus aller à l’école – comme il faut bien faire quelque chose de sa vie -, il nous a dit: «Vous allez partir naviguer comme j’ai fait!» Il a donc téléphoné à un propriétaire de bateaux qu’il connaissait, Euclide Bouchard, pour voir s’il pouvait embaucher ses deux fils.
Le lendemain matin, en plein mois de décembre de 1959, ce fils de marin, accompagné par ses parents, prenait la direction du port de Québec, afin d’embarquer sur le Victorian Marie avec son frère aîné. «C’est sûr que la mère pleurait, c’est normal, voir partir deux de ses gars…», se souvient quelque peu nostalgique le marin d’expérience, à l’aube de ses 80 ans.
Plus de 65 ans après son périple sur les côtes de Terre-Neuve-et-Labrador, la navigation sur le fleuve St-Laurent est toujours partie prenante de ce marin à la vaste expérience.
Pendant quatre ans, entre 13 et 17 ans, Gaétan Carré allait donc côtoyer les rives de Terre-Neuve. Partant de North Sydney, son port d’attache, en Nouvelle-Écosse, le Victorian Marie ravitaillait des endroits comme Port-aux-Basques, St-Lawrence, St. John’s ou encore Bonavista. «On allait aussi des fois à St-Pierre-et-Miquelon.» Lui qui s’était demandé ce qu’il allait bien faire à bord, c’est simple, il s’occupait de tout! Il pouvait prendre la roue, s’occuper des manœuvres au winch et, bien sûr, débarquer nourriture et objets divers servant au ravitaillement de la population.
Noué des liens
«Quand je suis parti de Québec, j’ai été un an sans revenir», se rappelle celui qui n’avait jamais quitté sa région avant de prendre le large. Comme l’équipage passait souvent deux ou trois jours à la même place au moment des ravitaillements, monsieur Carré se souvient bien de l’accueil des Terre-Neuviens. «Les gens de Terre-Neuve, c’est du monde chaleureux. On allait dans des petits villages de pêcheurs. On était invité dans des fêtes.»
Du haut de ses 13 ans, on sent bien que certaines familles le prenaient sous leurs ailes quand elles le voyaient: «Le monde nous recevait comme si on avait été leurs enfants», se souvient Gaétan Carré.
Lui qui ne parlait pas anglais, il en a évidemment profité pour parfaire la langue de Joey Smallwood. Certaines jeunes Terre-Neuviennes se sont d’ailleurs fait un plaisir de la lui apprendre, se remémore-t-il, sourire coquin aux lèvres!
Un de ses souvenirs les plus marquants? La fois où dans le temps des Fêtes le Victorian Marie est resté pris pendant deux semaines dans les glaces. «On écoutait de la musique de Noël pour passer le temps. On était vraiment coincé. On pouvait même pas se laver.» La nourriture se faisait également rare. Heureusement, le capitaine du bateau est allé tuer un phoque. Gaétan Carré se souvient que «c’était très bon. C’était un cook de Terre-Neuve qu’on avait dans le bateau. Il l’a dépecé. Il savait comment l’apprêter!»