le Lundi 6 juillet 2026
le Lundi 6 juillet 2026 8:00 Histoire

Le San Juan coule… et renaît quelque 460 années après son naufrage

Red Bay a reçu sa désignation de lieu historique national du Canada en 1979 et a été classé site patrimoine mondial de l’UNESCO en 2013. — Maciej (Flickr)
Red Bay a reçu sa désignation de lieu historique national du Canada en 1979 et a été classé site patrimoine mondial de l’UNESCO en 2013.
Maciej (Flickr)

Nous sommes en l’an 1565. Un vaisseau basque, mal amarré, vient de couler après une tempête près de Red Bay, au Labrador. Ce baleinier fait partie d’une expédition bien structurée depuis le Pays basque pour venir dans le détroit de Belle Isle et la Basse-Côte-Nord du Québec afin de chasser la baleine, ce géant des mers.

Le San Juan coule… et renaît quelque 460 années après son naufrage
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Pendant plus de 400 ans, un chalupa basque — la plus ancienne baleinière connue en Amérique du Nord — a sombré dans les eaux glacées de Red Bay, au Labrador.

Wikimedia Commons

Le Pays basque est une terre ancestrale du peuple autochtone basque et s’étend sur l’Espagne et la France. Il est bordé par le golfe de Gascogne et se compose principalement d’une région nord-ouest de l’Espagne à 80% et d’une région sud-ouest de la France à 20%.

À ce moment de l’histoire, le Pays basque possédait les éléments clés nécessaires à la construction navale. La main-d’œuvre spécialisée, composée de charpentiers, de forgerons, de cordiers, de voiliers, d’armuriers et de tonneliers, était disponible et regroupée en corporations. À cette époque, on y construisait divers navires pour diverses fonctions: des galions, des caravelles, des pinasses, des pataches et des galères. Ils servaient à la piraterie, au commerce, à la pêche et aussi à la guerre. Selon les archives espagnoles, les armateurs préféraient les galions.

Alors que les Normands et Bretons possédaient des navires de 50 à 100 tonneaux, les Basques, eux, en avaient de 200 à 700 tonneaux, avec des équipages de 100 hommes. Plusieurs chantiers navals se sont établis le long des côtes espagnoles, notamment à Pasajes, Bilbao, Deva, Getaria et Lezo. 

Avant l’arrivée des Européens à Red Bay, les peuples autochtones de la région connaissaient bien les richesses de la mer. Certains avancent l’hypothèse que les Basques ont fait la découverte du continent bien avant Christophe Colomb. Néanmoins, les références historiques indiquent que c’est en 1517 que les premiers Basques seraient venus à Terre-Neuve. Jacques Cartier aurait même mentionné qu’il aurait rencontré plusieurs pêcheurs basques dans le détroit de Belle Isle lors de sa première expédition en Amérique en 1534.

L’arrivée

Au cours des années 1520, après avoir vu des baleines traversant le détroit, les Basques se sont installés à Red Bay, qu’ils appelaient eux-mêmes Butus et Balea Baya (la baie des baleines) ou Gran Baya. Ils ne sont pas venus pour coloniser ou évangéliser les peuples, mais seulement pour y faire une activité commerciale. Conséquemment, ces armateurs et pêcheurs faisaient preuve de prudence dans leurs écrits sur les itinéraires empruntés et les zones de pêche. Plus tard, la ville a été nommée par les Espagnols en référence aux côtes de granit rouge de la région. 

C’est durant cette période, après une longue traversée de l’Atlantique de 4000 kilomètres qui a pris plus de quatre semaines et qui a été ponctuée de tempêtes et d’épreuves dans l’Atlantique Nord, que les Basques cherchaient un endroit où amarrer le San Juan. Ce navire appartenait à Ramos de Arrieta, dit Borda, originaire de Pasajes. L’île Saddle, située près de Red Bay, semblait être le lieu idéal pour établir leur camp. 

Ils commencèrent à réparer les équipements de l’année précédente qui en avaient besoin et à préparer les célèbres fosses à fondue, dans lesquelles des chaudrons en cuivre faisaient fondre la graisse en continu. Les découvertes suggèrent que les tonneliers vivaient sur la terre ferme, tandis que le reste de l’équipage dormait à bord du navire. 

Au cours de la chasse, ils concentraient principalement leurs efforts sur les baleines noires de l’Atlantique Nord et les baleines boréales, également appelées «baleines du Groenland». La grande quantité d’ossements de baleine boréale à Red Bay laisse penser que cette espèce était la cible principale des Basques. Ce mammifère fournissait de la viande et du lard, mais surtout, de la graisse, qui était transformée en une substance précieuse, rare et très prisé – l’huile –, utilisé pour éclairer les lampes dans toute l’Europe, ainsi qu’à la fabrication de savon, de médicaments et au traitement des tissus. 

La chasse à la baleine était une activité dangereuse et salissante, mais très payante! On estime que plus de 20 000 baleines ont été capturées pendant cette période. 

Pour les armateurs et les propriétaires, il s’agissait d’un investissement important, comme en témoignent les contrats signés devant notaire entre les parties concernées et définissant les obligations et responsabilités de chacun en ce qui concerne l’équipage, les salaires, le matériel, les vivres et le partage des recettes de la chasse. Le butin était habituellement divisé en trois parts: un quart pour le propriétaire, un tiers pour l’équipage et le reste pour l’armateur. Les paiements s’effectuaient également en trois versements: le premier à l’occasion de la mise en place de la quille, le deuxième à l’occasion de la pose du bord et le dernier au moment du lancement. 

Cette activité a perduré jusqu’à la fin du 16e siècle et a principalement connu son déclin en raison de la surexploitation de la ressource, des changements climatiques, de la découverte de nouveaux lieux de pêche et de la situation politique de l’époque. Aujourd’hui, la baleine noire fréquente la baie de Fundy et le golfe du Maine, tandis que la baleine boréale n’est observée que dans l’océan Arctique. 

C’est durant cette période d’activité que le San Juan a coulé en 1565 près de Red Bay, juste avant de commencer son voyage de retour vers l’Europe.

Le San Juan lors de sa reconstruction au musée maritime d’Abaola, en Espagne.

Wikimedia Commons

La découverte

En 1978, l’épave du San Juan a été découverte. Le rôle et la contribution de Parcs Canada dans ce projet titanesque ne sont certainement pas à sous-estimer. Cette initiative a permis de rassembler plus de 3000 pages de manuscrits, 1200 dessins, cartes et photographies. L’historienne-géographe Selma Barkham a consacré plusieurs années à des fouilles archéologiques sur plus de 20 sites de stations baleinières près de Red Bay. Ses recherches ont abouti à la découverte de trois galions, dont le San Juan, ainsi que de quatre petites embarcations liées à des expéditions basques. Parmi ces découvertes, les chercheurs ont trouvé des biens personnels, des instruments de navigation et la coque du San Juan. Un total de plus de 3000 pièces ont été trouvées à Red Bay.

Cette même découverte dans les eaux froides de Red Bay a révélé une surprenante trouvaille, en particulier une petite embarcation nommée chalupa, ou chaloupe en français. Mesurant 8 m de longueur sur 2 m de largeur, elle pouvait emmener sept marins, dont un harponneur, qui servit grâce à sa construction à la poursuite, à la mise à mort et au remorquage des baleines. À ce stade, on découvre avec émerveillement la quille, les membrures, les bordages, les bancs de nage et les plats-bords de l’embarcation dans un état remarquablement bien conservé!

L’Université Mémorial a également participé à ces recherches. Sous la direction de Parcs Canada, des travaux de recherche, de plongée et de fouilles archéologiques ont été menés pendant une période de quinze ans.

On découvre que le galion était un grand navire en bois à voiles, utilisé tant pour les combats que pour le transport de marchandises, pouvant contenir jusqu’à 2000 barils d’huile de baleine. La durée de vie moyenne d’un galion au 16e siècle était de 13 ans. En moyenne, après deux ou trois voyages à Terre-Neuve-et-Labrador, il était généralement vendu soit en Espagne, à Séville, soit aux Indes occidentales.

Jerome Canning, artisan-instructeur en construction de bateaux en bois au musée Wooden Boat Museum de Winterton, dans la région de Trinity Bay, a effectué un stage de deux mois à l’École de l’histoire maritime et culturelle Albaola en Espagne en 2015. Il a suivi les enseignements de monsieur Xabier Agote afin d’apporter sa contribution et son savoir à la reconstruction du San Juan. Monsieur Canning a utilisé des modèles d’outils du 16e siècle pour la construction initiale du bateau. Fait intéressant à souligner: certains de ces vieux outils étaient encore utilisés dans notre province jusqu’en 1970.

La reconstruction

Le 7 novembre 2025, après une décennie de travail, la seconde mouture du San Juan a enfin été mise à l’eau. Les artisans et ouvriers du Pays basque se consacrent actuellement à apporter les dernières touches à sa restauration, en installant des câbles, des mâts, des ponts et divers autres composants cruciaux, avant de procéder aux essais en mer. Par un travail de moine, les pièces de ce casse-tête continuent d’être assemblées au chantier naval de Pasajes, en Espagne.

Visiter le Centre d’interprétation de Red Bay entre ensuite dans l’imaginaire de ceux à la barre du projet. En découvrant l’histoire du San Juan et de la chaloupe, ils explorent une facette de la culture espagnole, les compétences des artisans de l’époque, la dure réalité de la pêche et les bénéfices tirés de cette activité. C’est aussi faire un lien avec l’histoire de la construction de bateaux traditionnels en bois à Terre-Neuve-et-Labrador, aujourd’hui. 

Pour saisir l’importance de cette découverte, il est essentiel de la vivre soi-même. C’est une occasion unique de découvrir le travail acharné des artisans, les connaissances scientifiques et techniques, le savoir-faire et le dévouement de tous ces gens. Lors de votre visite à Red Bay, vous aurez l’opportunité d’admirer des artéfacts d’origine basque ainsi qu’une fameuse chaloupe soigneusement restaurée. 

Compte tenu des raisons techniques expliquées ci-haut, la visite du San Juan à Red Bay est programmée pour l’été 2028.