le Jeudi 2 juillet 2026
le Jeudi 2 juillet 2026 9:33 Histoire

L’histoire interprovinciale de la Saint-Jean

  Cody Broderick
Cody Broderick

Et si la fête nationale du Québec marquait aussi la fête nationale du Canada? Retour sur un bref mouvement pour marquer le 24 juin au niveau fédéral qui a vu le jour à Terre-Neuve dans les années 1960.

L’histoire interprovinciale de la Saint-Jean
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Après qu’on a dévoilé et hissé le drapeau francophone de la province pour la première fois à La Grand’Terre le 30 mai 1987, Clément Jesso et Johnny Benoit le hissent ensuite à Cap Saint-Georges le 20 juin 1987 dans le cadre des fêtes de la Saint-Jean-Baptiste, peut-on lire dans l’édition du 24 juillet du Gaboteur de cette année-là.

Georges Lanoue (Archives Le Gaboteur)

C’est au deuxième étage de la microbrasserie Bannerman Brewing Co., située sur Duckworth Street au centre-ville de la capitale, que l’Association communautaire francophone de Saint-Jean (ACFSJ) et le Réseau Culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador (RC-TNL) ont organisé le 24 juin dernier une fête remplie d’activités dans le cadre de la Saint-Jean-Baptiste. 

«Est-ce qu’il y a des Québécois ici?» demande le musicien Adrian House à son public entre deux chansons. Quelques applaudissements résonnent, mais la plupart des spectateurs semblent provenir d’ailleurs. On y compte également des gens de Terre-Neuve, du continent canadien, de la France et même des États-Unis. Que relie ces gens-là? Une soif non seulement pour une bière locale, mais également pour faire la fête en français!

Malgré le nationalisme…

Depuis 1982, la chanson «The Islander» de Bruce Moss anime les matchs de hockey et les bars terre-neuviens. Ses paroles nationalistes racontent la fierté, mais également des conflits entre Terre-Neuve-et-Labrador et le Québec. «In Montreal the Frenchman say that they own Labrador/Including Indian Harbour where me father fished before/But if they wants to fight for her I’ll surely take a stand/And they’ll regret the day they tried to take our Newfoundland», chante-t-il en se référant au conflit frontalier du Labrador dans les années 1900. 

Au cours des années 1950, même si le débat sur la frontière du Labrador s’est relancé, les médias de Terre-Neuve s’annoncent quand même en solidarité avec les Québécois en fin de mois de juin. On fête notamment le 24 juin sur le vieux Rocher et au Québec, peut-on lire dans l’édition du 22 juin 1956 du journal The Evening Telegram, qui raconte cette branche d’histoire partagée entre Terre-Neuve et «sa province sœur.»

Alors qu’on fête au nom de Jean le Baptiste, le saint patron de la francophonie canadienne, au Québec et ailleurs au Canada, à Terre-Neuve-et-Labrador, le 24 juin marque officiellement la June Holiday, un congé férié pour les fonctionnaires publics auparavant connu depuis les années 1960 comme Discovery Day. Au début du 20e siècle, les Terre-Neuviens appelaient cette date St. John’s Day – soit simplement la Fête de la Saint-Jean. 

Si le nom de cette date a changé en 2023 pour mieux valoriser la présence autochtone dans la province, cette date marque également l’arrivée de Jean Cabot et le début de la colonisation européenne à Terre-Neuve. En plus de Bonavista et, selon les traditions locales, Grates Cove et Hamilton Inlet, on dit que Jean Cabot a visité St. John’s le 24 juin. C’est de cette tradition d’où vient le nom de la ville. Le nom du saint figure également dans le nom de deux édifices notables dans son paysage: la basilique catholique et la cathédrale anglicane. 

Semblablement, l’explorateur français Jacques Cartier a aussi nommé Cape St. John, autrefois connu par les pêcheurs français sous le nom de cap Saint-Jean, le 24 juin. Situé sur la péninsule de la Baie Verte, surnommée par ces pêcheurs Le P’tit Nord, ce village marque l’extrémité nord de la frontière de la French Shore après la signature du traité de Versailles en 1783.

Le colonisateur de la Nouvelle-France, Samuel de Champlain, a également nommé la Fleuve Saint-Jean et la ville de Saint-Jean au Nouveau-Brunswick lors de sa première expédition sur ce cours d’eau, le 24 juin 1604. Selon le site Web du Musée des beaux-arts de Mont-Saint-Hilaire, la ville de Saint-Jean-sur-Richelieu tire son nom de l’honneur de l’évangéliste Jean de Patmos et d’Armand Jean du Plessis de Richelieu. Cependant, on trouve également, non loin de Montréal, une municipalité qui s’appelle Saint-Jean-Baptiste. 

Malgré les ressemblances, The Evening Telegram touche des désaccords politiques entre Terre-Neuve-et-Labrador et le Québec. «Même si nous ne partageons pas bon nombre des politiques de monsieur Duplessis, nous exprimons par la présente le souhait que, dans nos relations avec Ottawa, nous puissions trouver un “adversaire à la hauteur de l’acier d’Ottawa”, à l’image de celui que le Québec a trouvé en la personne du redoutable chef du Parti de l’Union nationale, récemment réélu», déclare l’auteur du texte. 

Maurice «le Chef» Duplessis a été premier ministre du Québec de 1936 à 1939, puis de 1944 à 1959. Son parti, l’Union nationale, a mené une politique économique libérale, antisyndicaliste et en lien étroit avec l’Église catholique. Cette période politique, qualifiée par certains de «Grande Noirceur», a précédé la Révolution tranquille. De plus, en collaboration avec le premier ministre de Terre-Neuve, Joey Smallwood, il a encouragé la Iron Ore Company, récemment fondée au Delaware, à s’engager dans l’exploitation minière sur la Côte-Nord, à Schefferville et en 1958 dans l’Ouest du Labrador. 

«Ainsi, la population de Terre-Neuve pourrait véritablement célébrer la Discovery Day avec enthousiasme, confiance et un espoir renouvelé et ravivé», conclut l’auteur.

Certains ont même proposé d’instituer une journée nationale le 24 juin pour commémorer la présence de Jean Cabot dans l’Est canadien. Dans l’édition estivale 1961 du Newfoundland Quarterly, le docteur Leo Jackman, fils du politicien terre-neuvien Edward Jackman et alors résident de Montréal, relate le début du John Cabot Society of Canada et du mouvement italien visant à mieux mettre en vedette l’explorateur au Canada. Dans son texte, il plaide pour l’instauration d’une Journée nationale pour marquer la colonisation européen du pays le 24 juin, l’organisation d’une cérémonie annuelle et l’édification d’un monument de Jean Cabot à Ottawa. 

«Est-il trop tôt, en 1961, pour lancer ce mouvement? Terre-Neuve accepterait-elle le projet fédéral? Comment le Canada réagirait-il?», se questionne le Dr Jackman, qui pense que les Québécois qui fêtent la Saint-Jean-Baptiste le 24 juin ne seraient pas d’accord. 

Autres revendications

D’un côté se trouve la province la plus francophone du Canada et, de l’autre côté, la province la plus anglophone du Canada. Aujourd’hui, un débat sur le projet d’entente sur Churchill Falls les fait s’opposer. L’électricité générée à Churchill Falls est au cœur des relations avec le Québec depuis 1969, et l’image du Québec n’a pas tant amélioré à Terre-Neuve-et-Labrador. Malgré tout, certains médias terre-neuviens ont évoqué le Québec comme exemplaire des reconnaissances culturelles.

Même si, en 1968, le mouvement national n’avait pas encore pris son essor, les médias locaux réclamaient plus de reconnaissance au niveau provincial. Dans un éditorial consacré à la Discovery Day, publié le 24 juin 1968, le journal The Telegram suggère que Terre-Neuve-et-Labrador organise un festival provincial pour célébrer cette journée comme dans la Belle Province:

«Au Québec, la fête de la Saint-Jean-Baptiste est un grand jour de célébration et un jour férié. C’est pourquoi le premier ministre Trudeau n’a pas fixé la date des élections au 24 juin, car cela aurait pu perturber les festivités traditionnelles. Mais saviez-vous que la fête de la Saint-Jean-Baptiste devrait avoir bien plus d’importance pour nous que pour les Québécois? C’est leur saint patron, d’accord! Mais n’oublions pas que Jacques Cartier a fait escale à Terre-Neuve, à Catalina, au cours de son voyage. Il avait toutefois quatre décennies de retard sur John Cabot qui, comme le croient encore de nombreux Terre-Neuviens, aurait aperçu les côtes de cette île le 24 juin 1497, jour de la Saint-Jean.»

À Terre-Neuve-et-Labrador, le 24 juin n’était pas toujours considéré comme un jour férié par la loi sur la fermeture des commerces. Il figurait parmi les jours fériés en 1939, avant de disparaître de la liste l’année suivante, selon le journal The Daily News. Discovery Day est devenu officiellement un jour férié de 1962 à 1992. En 1997, on a encore accordé un congé pour souligner le 500e anniversaire du voyage de Jean Cabot. Au niveau national, cette journée continue d’être célébrée dans des poches de population francophones, mais ceux qui cherchent un jour férié supplémentaire devront attendre la Fête du Canada le 1er juillet.

Aujourd’hui, le colonialisme européen et les saints chrétiens ne se retrouvent plus autant au cœur des célébrations du 24 juin. Depuis 2023, à Terre-Neuve-et-Labrador, on célèbre la June Holiday au lieu du Discovery Day, qui réfléchit la présence autochtone et les traditions historiques qui se pratiquent encore aujourd’hui. Le 21 juin dernier, à l’occasion de la Journée nationale des peuples autochtones, First Light NL a organisé une journée d’activités culturelles au parc Bannerman. Cette date marque notamment le solstice d’été. 

Quant à elles, les populations francophones célèbrent la Saint-Jean en se rassemblant pareillement: avec de la musique et de bons amis. Le 24 juin dernier, la microbrasserie Bannerman affichait des informations bilingues sur la Saint-Jean. Selon les affiches, la Saint-Jean-Baptiste tire ses origines des feux de joie qui marquaient le solstice d’été. D’après le site Web de Heritage NF, les premiers colons européens à Terre-Neuve célébraient aussi le solstice d’été en l’honneur du Midsommar. 

Que vous soyez francophone, anglophone, autochtone ou que vous ayez d’autres origines, on vous invite à célébrer la Saint-Jean et l’arrivée de l’été sous les rayons du soleil! Rassemblons-nous tout au long de la saison!

Le groupe folk francophone Île-Icitte a apporté une ambiance de fête au Rotary Arts Centre à Corner Brook le 28 juin dernier.

Kenny Grady

Fêtes régionales

Fin juin, les associations francophones partout dans la province ont toutes marqué la Saint-Jean-Baptiste avec de la musique, du BBQ et de la bière locale.

Dans la capitale, si l’ACFSJ et le RC-TNL avaient prévu une après-midi au parc Bannerman, la pluie, le vent et le brouillard ont poussé les activités familiales à l’intérieur. Dans la microbrasserie, en plus d’écouter les rythmes musicales d’Adrian House, la dizaine de participants a également profité d’une séance de yoga gratuite avec Cindy Butt’s Far Out Fitness. Le soir, devant un public de 30 personnes, Effie Penn a également présenté quelques airs classiques en français alors que le public a profité de la charcuterie et des bières locales.

Les organismes francophones de la péninsule de Port-au-Port ont quant à eux organisé une longue marche sur la montagne reliant Cap Saint-Georges et La Grand’Terre. Initialement prévue le 20 juin cette année, on a dû reporter la Marche de Saint-Jean jusqu’au 27 juin à cause de la météo. 

Tradition annuelle depuis 1972, cette marche retrace le parcours que leurs ancêtres empruntaient avant la construction d’une route entre les deux localités en 1994. Comme chaque année, les randonneurs qui sont partis du Cap ont rencontré ceux partis de La Grand’Terre à mi-chemin pour un pique-nique. 

Également à la côte ouest, Le Coin Franco à Corner Brook a organisé deux événements le 28 juin pour fêter la Saint-Jean-Baptiste. Une fresque collective sur le thème du French Shore a été réalisée par les membres de la communauté, suivie d’un concert du groupe folk francophone Île-Icitte.