le Mardi 30 juin 2026
le Mardi 30 juin 2026 8:03 Sciences

La dépendance au jeu et ces influences historiques

  Erik Mclean (Unsplash)
Erik Mclean (Unsplash)

Est-ce que l’État est libre de faire tout ce qu’il veut? Dans la dernière conférence Quoi de neuf? de la saison 2025-2026, Dominique Boily, professeur à l’École nationale d’administration publique au Québec, a dévoilé le 17 juin dernier que l’histoire impose des limites parfois invisibles sur la liberté de choix. Cas d’étude: la dépendance au jeu.

La dépendance au jeu et ces influences historiques
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Dominique Boily a travaillé pendant presque 20 ans dans l’administration publique fédérale. Il est cofondateur de Kaizen Budo International, un Institut de recherche et de formation pour l’excellence au travail.

Jessica Tucker

Dominique Boily encadre son discours avec la théorie néoinstitutionnelle, qui tâche d’expliquer, selon Paul DiMaggio dans son article The New Institutionalisms: Avenues of Collaboration, «les effets contraignants et facilitants des règles formelles et informelles sur le comportement des individus et des groupes» [traduction libre]. Afin de vulgariser cette théorie, le chercheur québécois anime une courte session de questions-réponses sur une expérience plus universelle: l’acte de jouer avec des briques LEGO.

Monsieur Boily présente une image d’un enfant avec des briques LEGO et demande tout simplement: est-ce qu’il est libre de construire ce qu’il veut? Un participant remarque que la forme physique des briques limite l’enfant. Le chercheur demande ensuite aux participants de considérer l’origine des briques. Le consensus est que ce sont les parents de l’enfant qui les avaient achetées.

Cet exercice sert à illustrer certaines règles formelles et informelles, telles que décrites dans la théorie néoinstitutionnelle. Tout simplement, l’histoire, représentée ici par la forme des briques et par l’achat des parents, influence les règles, et, par conséquent, les choix de construction de l’enfant.

Monsieur Boily présente ensuite un autre scénario, dans lequel un des parents de l’enfant se fâche à cause que les briques LEGO traînent partout. L’autre parent tente ensuite de justifier les actions de l’enfant et dit que c’est «parce qu’il est jeune» qu’il a créé ce dégât. Le chercheur insiste sur l’importance de cette justification provenant du parent, car l’histoire influence aussi les justifications.

Théorie appliquée à l’échelle

Les règles et justifications historiques se trouvent également à l’échelle de l’État, et c’est sur cela que reposent les recherches de monsieur Boily. Dans son travail, il a voulu analyser l’opinion publique sur la dépendance au jeu dans deux États similaires, afin de comprendre quelles règles néoinstitutionnelles sur le comportement les influençaient.

Son cas d’étude cible le Québec et la Suisse romande, qui partagent non seulement une langue, mais aussi des similarités politiques, et qui sont tous les deux membres de l’Association mondiale des loteries (World Lottery Association). Les États ne partagent cependant pas une perspective sur le jeu, ce qui est, selon monsieur Boily, le résultat de leurs histoires différentes, surtout au niveau de la religion. Selon le chercheur, ceci est d’un intérêt particulier «dans un contexte où on constate moins d’importance au phénomène religieux dans la vie publique.»

Historiquement, en Suisse romande, la religion dominante était le Protestantisme, ce qui a inculqué chez la population une perception décidément négative envers le jeu. On perçoit généralement le jeu comme un vice, une chose mauvaise en soi. Les discours sur le jeu, étudiés par le chercheur, utilisent un vocabulaire négatif, évoquant dans une instance l’histoire d’Ulysse face au royaume des sirènes. Dans l’histoire, au moment où Ulysse entend le chant des sirènes meurtrières, sa morale le quitte. Monsieur Boily estime qu’une association parallèle existe entre la Suisse romande et le jeu, renforçant l’opinion protestante que personne ne peut résister à la tentation du jeu. 

Chez les Québécois, les croyances sur le jeu sont plus modérées, basées sur l’histoire catholique de la région. Monsieur Boily constate que le discours du corpus québécois sur le jeu repose surtout sur le concept catholique que le jeu ne devient un péché sauf dans des cas d’excès. Chaque individu est obligé de «suivre la droite raison», raconte le chercheur, «pour que le jeu reste bon». La religion continue à influencer les règles formelles et informelles sur la dépendance au jeu, malgré son importance décroissante dans ces deux États laïques.

Justifier ses choix

Quelle est donc l’influence plus large que pourraient avoir les institutions historiques et religieuses sur les problèmes publics et leurs solutions? C’est ici que monsieur Boily revisite l’idée de justification qu’il avait dépeinte à l’ouverture de sa présentation. 

Les deux États étudiés constatent, par leur appartenance à l’Association mondiale des loteries, le désir d’élaborer un écosystème de jeu sain et responsable. Ceci contredit le discours de la Suisse romande, où l’aversion au jeu aurait raisonnablement pu donner naissance à des interdictions.

Pour expliquer le déclic, monsieur Boily propose que la cité civique ait subi une transcendance laïque. Il cite Boltanski et Thévenot, qui disent que la cité civique est l’idée de «la convergence des volontés humaines [qui se produit lorsque] les citoyens renoncent à leur singularité […] pour ne garder que le bien commun». Dans le cas de la Suisse romande, une gestion responsable du jeu permet un impact positif sur la société, surtout au niveau financier. L’autorisation continue du jeu indique que la population entière est capable de mettre les règles établies par la religion de côté pour le bien commun de la nation. 

Au Québec, monsieur Boily va encore plus loin en proposant l’idée de la cité domestique, où «l’appartenance à une “maison” constitue l’éthos des individus». Cette idée repose sur le nationalisme québécois; les résidents de la Belle province réunis par tout ce qui pourrait avoir un retour positif chez eux. Dans le cadre du jeu, son impact positif sur la nation québécoise opère en tandem avec les avis catholiques historiques et fait en sorte que le peuple le tient en haute estime. 

«Même si la première ministre québécoise n’est pas catholique, elle a quand même une base de pensée catholique, des briques catholiques, et c’est sur cela qu’on part», explique le chercheur.

Quelqu’un pose une question sur la réaction québécoise lors de la légalisation du cannabis. Monsieur Boily indique que le discours au Québec sur le cannabis rappelle celui sur le jeu en Suisse romande, en raison de certains enjeux politiques.

D’abord un choix fait par le gouvernement fédéral, l’opinion québécoise sur la légalisation du cannabis n’était pas entièrement positive de base. Plusieurs personnes croyaient que la légalisation ne s’accordait pas nécessairement avec le désir de la cité domestique d’engendrer un impact positif pour la «maison». Cette question met en évidence le fait que l’histoire prédétermine certaines règles sociales, qu’elles soient formelles ou informelles.

«Sommes-nous libres de construire ce que nous voulons?», conclut monsieur Boily. «Oui et non, selon les briques qui nous sont données.»